Maryvonne Dussaux, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Est Créteil (laboratoire LIPHA), a consacré un chapitre d’ouvrage au projet « L’eau en Somme, patrimoine pour le futur ». Elle y analyse ce que produit, sur un territoire, une action éducative portée par une association. Voici les grandes lignes de son propos.

Université Paris-Est Créteil
Maryvonne Dussaux
Maîtresse de conférences en sciences de l’éducation, laboratoire LIPHA.
L’ouvrage
Imaginaires pour l’Environnement
Paru en 2024 aux éditions ENS, dans la collection Questions de société, l’ouvrage collectif « Imaginaires pour l’Environnement » est coordonné par Lolita Rubens, professeure à l’Université Paris-Est Créteil, et Isabelle Portelinha, enseignante-chercheuse aux États-Unis.
Sa proposition : constituer un répertoire d’imaginaires positifs en rendant compte d’initiatives ayant visé une transformation en faveur de l’environnement. Il s’agit de montrer que la réalité est loin du mythe selon lequel l’industrialisation et la destruction de la nature se produiraient dans une indifférence généralisée. Sondage après sondage, l’opinion publique européenne se déclare favorable à la protection de l’environnement et de la biodiversité, et place le changement climatique parmi ses préoccupations majeures.
Un appel à contribution a été adressé à des chercheurs de toutes disciplines. En réponse, Maryvonne Dussaux a proposé de fonder sa réflexion sur le travail de LPBS, et en particulier sur le projet « L’eau en Somme, patrimoine pour le futur ». Il lui paraissait important que l’ouvrage comporte au moins un chapitre traitant d’éducation — dimension centrale, mais souvent mise de côté dans les réflexions sur la transition écologique.
La problématique
Depuis les années 1970, les analyses se multiplient pour dénoncer l’impasse de la civilisation thermo-industrielle. Peu de spécialistes expliquent pourtant comment passer d’un modèle sociétal à un autre, ni comment penser ensemble ce modèle pour continuer à « faire société ». C’est finalement dans le quotidien des actions portées par la société civile que se trouve l’innovation sociétale. Comment ces actions se créent-elles ? Comment se diffusent-elles ? L’engagement de certains permet-il aux autres de devenir à leur tour des acteurs de la transformation sociale ?
Le choix du projet
Quatre raisons
- La ressource proposée est novatrice sur le plan pédagogique : elle propose à la fois une analyse systémique et territorialisée de la question de l’eau.
- Elle est portée par une association qui a la spécificité rare, dans le domaine de l’éducation, d’être reconnue à la fois pour son implication dans le dialogue territorial et pour la qualité de ses actions éducatives.
- Le projet participe à la constitution d’un réseau local d’acteurs engagés sur le thème de l’eau.
- La ressource s’inscrit dans une nouvelle vision de l’aménagement du territoire et dans la diffusion d’une nouvelle culture de l’eau.
L’article emploie le mot « projet » pour désigner l’action dans sa globalité — conception, réalisation, diffusion, mobilisation des partenaires, appropriation par les acteurs — et réserve la notion de « ressource pédagogique » au livret et au film. L’analyse s’appuie sur cette ressource, sur la lecture des bulletins de LPBS, sur des recherches en histoire locale et sur une enquête auprès des partenaires de l’association.
Première partie
Regarder le fleuve pour apprendre du territoire
Changer nos représentations sur l’eau est devenu une nécessité absolue — les objectifs de l’agenda 2030 de l’ONU le rappellent — et l’éducation de tous y est fondamentale. Or les acteurs de l’éducation n’ont pas toujours les ressources nécessaires pour aborder la complexité des enjeux de durabilité, et peinent souvent à aller au-delà d’une sensibilisation aux éco-gestes. Il est par ailleurs demandé aux enseignants de s’appuyer sur des exemples locaux, sans qu’ils disposent des outils pédagogiques pour le faire. La ressource proposée par LPBS répond donc à un besoin réel.
Le message est simple mais fort : l’eau est partout et, en dépit des aléas, elle est notre richesse. Il faut la connaître et comprendre son importance vitale pour mieux la protéger.
C’est surtout le caractère innovant du livret et du film qui a retenu l’attention de la chercheuse, car il se place dans la perspective d’une éducation globale au territoire. Pas de discours abstraits, ni de clivages : l’entrée par le territoire permet de sortir des approches trop institutionnelles ou disciplinaires. L’espace étudié est le bassin versant de la Somme dans toute sa diversité. Comme le fleuve est l’axe structurant du territoire, il est l’axe structurant du projet. Les 18 fiches du livret, abondamment illustrées, apportent, par des études de cas, les connaissances nécessaires à la compréhension des enjeux.
Le film, complément indispensable du livret, permet une approche sensible qui facilite l’attachement à la vallée. Par l’intermédiaire de la caméra, on rencontre les nombreux acteurs locaux engagés dans la protection des espaces. Si les images de submersion marine ou de pluies torrentielles inquiètent, on se laisse porter par la beauté des paysages et le chant des oiseaux.
Un ancrage territorial
La réussite du projet tient à l’ancrage territorial de l’association, à sa connaissance du territoire, à son expertise éducative et à son engagement dans la diffusion d’une culture du risque. La lecture des bulletins montre qu’elle œuvre à la valorisation du territoire sans séparer action citoyenne et action éducative : mieux comprendre les enjeux, sans hiérarchiser les connaissances, sans opposer savoirs disciplinaires et savoirs d’usage.
Ces actions ont permis à l’association de s’inscrire dans un réseau d’acteurs, mobilisable dès que l’idée d’une ressource pédagogique sur l’eau dans la vallée de la Somme a germé. Le réseau réunit deux types d’acteurs : ceux qui ont soutenu la conception, la réalisation et la diffusion — l’Agence Six, qui a produit le livret, la société « Deux-ci, d’eux-là », qui a réalisé le film, le Conseil départemental, qui a permis de développer le travail sur les zones humides, et le Rectorat, qui a facilité la diffusion du livret et intègre la ressource à ses formations ; et ceux qui ont souhaité amplifier la diffusion d’une nouvelle culture de l’eau — l’Agence de l’eau, la MACIF, GSM et la fédération de la pêche.
Seconde partie
Ruptures dans l’imaginaire collectif
En quoi cette initiative locale, issue de la société civile, participe-t-elle à la constitution d’un nouvel imaginaire collectif ? Répondre oblige à chercher, dans l’histoire du territoire, les évolutions qui ont conduit à nier l’importance de l’eau — au point qu’il faut aujourd’hui changer de modèle culturel pour protéger les écosystèmes. Ce « déni de l’eau » s’observe à partir de trois éléments majeurs : la canalisation du fleuve, l’aménagement du littoral et le développement industriel.
La canalisation du fleuve
Jusqu’au Moyen Âge, les hommes vivaient en osmose avec les rivières et les zones humides : ils y trouvaient leur nourriture, y faisaient boire leurs troupeaux, y prélevaient l’eau de leurs cultures. Mais, bien avant la révolution industrielle, les aménagements successifs vont progressivement éloigner les habitants des cours d’eau. L’historien Bernard Le Sueur a montré que la propriété des cours d’eau fait l’objet, dès le XIVe siècle, de désaccords entre le Roi et les seigneurs : il s’agit d’y faire circuler des bateaux.
Dans la Somme, Louis XVI impose la canalisation du fleuve en 1785. Réalisée en 1827, elle fera l’objet de conflits entre les ingénieurs des Ponts et Chaussées et les habitants pendant soixante ans, comme le retrace le député Estancelin dans un plaidoyer paru en 1834. L’approche technique finira par s’imposer, sans considération pour les activités des habitants ni pour leur connaissance de ce que nous appellerions aujourd’hui l’écosystème.
L’aménagement du littoral
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les habitants du littoral ignoraient la mer. Ils s’en tenaient éloignés car ils en connaissaient les dangers ; seuls ceux qui vivaient de la pêche s’y aventuraient, et personne ne savait nager. À partir de 1840, les classes aisées découvrent l’importance des bains de mer. Depuis Paris et les grandes villes, les migrations se multiplient et des stations balnéaires se développent sur tout le littoral, transformant les modes de vie autant que le tissu urbain et économique.
Sur le littoral picard, les petites communes dont l’activité principale était la pêche connaissent une mutation. Les habitants, autrefois éloignés de la mer, se déplacent : Cayeux prend symboliquement, en 1868, le nom de Cayeux-sur-Mer.
Ce qui attire le visiteur, ce n’est pas la nature, mais l’usage maîtrisé de cette nature.
Johan Vincent, 2013
Le développement industriel
La vallée de la Somme doit son développement économique à la présence du fleuve et de ses affluents, qui facilitent le transport des marchandises et apportent la ressource nécessaire aux nouvelles activités. Au XIIe siècle, Amiens devient une « ville drapante » grâce à son eau très calcaire. Au XVIIe siècle, Colbert choisit Abbeville, près de l’embouchure, pour y installer deux manufactures. Plus tard, la machine à vapeur permet l’essor de la région de Flixecourt, au bord de la Somme et de son affluent la Nièvre. L’eau, asservie, est mise au service du développement industriel sans considération pour l’impact environnemental.
Le choc de 2001
L’histoire du bassin versant montre comment se concrétise la volonté de dominer l’eau au profit du commerce et de l’industrie. Les habitants ont été progressivement éloignés du fleuve, le littoral approprié par les touristes ; la Somme et ses affluents ont longtemps été considérés comme de simples déversoirs. Les inondations de 2001 produisent un choc et une rupture dans les représentations collectives.
Si de nombreux acteurs restent dans une posture de déni, une dynamique s’installe : politique de prévention des inondations, actions d’éducation auprès des habitants, mais aussi protection et valorisation des espaces naturels. En 2006, le Conseil départemental, devenu propriétaire et gestionnaire d’une grande partie du réseau hydrographique, place le fleuve au cœur de son projet de territoire. La démarche « Somme, Vallée Idéale » engage la reconquête des espaces naturels et des berges. La richesse des écosystèmes est reconnue au niveau international par les conventions RAMSAR.
Le fleuve n’est plus instrumentalisé. Il est considéré comme un patrimoine qui doit être respecté et valorisé. On peut affirmer que, dans l’imaginaire collectif, une nouvelle culture du fleuve est en train de s’inventer.
Texte intégral
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Maryvonne Dussaux, maîtresse de conférences, Université Paris-Est Créteil — laboratoire LIPHA. Article « Éduquer au territoire pour imaginer de nouvelles pratiques sociales », dans Imaginaires pour l’Environnement, éditions ENS, collection Questions de société, 2024.